La Deuxième République (1848-1852) : l'espoir démocratique et ses limites
La Révolution de 1848 et la proclamation de la République
La France de 1848 est une cocotte-minute prête à exploser. Après des années de règne de Louis-Philippe Ier, la Monarchie de Juillet est de plus en plus contestée. Plusieurs facteurs convergent pour créer un climat révolutionnaire :
- Crise économique et sociale : Dès 1846, une grave crise agricole (mauvaises récoltes, flambée des prix du pain) entraîne une crise industrielle (baisse de la consommation, faillites d'entreprises, chômage de masse). Les ouvriers et les paysans sont les plus touchés, augmentant le mécontentement populaire.
- Contestation politique : Le régime de Louis-Philippe est jugé trop conservateur et bourgeois. Le suffrage censitaire (seuls les citoyens payant un certain niveau d'impôt peuvent voter) exclut la majorité de la population de la vie politique. Les républicains et les socialistes réclament des réformes profondes.
- Campagne des banquets : Pour contourner l'interdiction de réunion, l'opposition organise des banquets républicains à travers le pays. Ces rassemblements permettent de débattre et de critiquer le gouvernement. L'interdiction d'un banquet parisien le 22 février 1848 met le feu aux poudres.
Les manifestations se transforment rapidement en insurrection populaire à Paris. Louis-Philippe, face à l'ampleur du mouvement et au ralliement de la Garde nationale aux insurgés, abdique le 24 février 1848. Un Gouvernement provisoire est immédiatement mis en place à l'Hôtel de Ville de Paris. Il est composé de figures républicaines (Lamartine, Ledru-Rollin) et même socialistes (Louis Blanc, Albert l'ouvrier). Ce gouvernement proclame la Deuxième République, marquant un espoir immense de changement et de démocratie.
Les grandes réformes démocratiques
Le Gouvernement provisoire agit très vite et prend des mesures audacieuses et novatrices pour l'époque, qui posent les bases d'une démocratie nouvelle :
- Suffrage universel masculin : C'est la mesure la plus emblématique. Par décret du 2 mars 1848, tous les hommes de plus de 21 ans obtiennent le droit de vote, sans condition de fortune. Le corps électoral passe de 250 000 à plus de 9 millions d'électeurs. C'est une avancée démocratique majeure, même si les femmes restent exclues.
- Abolition de l'esclavage : Sous l'impulsion de Victor Schoelcher, l'esclavage est définitivement aboli dans toutes les colonies françaises le 27 avril 1848. Cette décision, déjà tentée en 1794, marque un engagement fort en faveur des droits humains.
- Liberté de la presse et de réunion : Ces libertés fondamentales sont rétablies, permettant une explosion de journaux et de clubs politiques où toutes les idées peuvent s'exprimer.
- Ateliers nationaux : Pour lutter contre le chômage de masse, le gouvernement crée les Ateliers nationaux le 27 février 1848. Ces chantiers publics (travaux de terrassement, d'assainissement) emploient des milliers d'ouvriers parisiens, leur garantissant un salaire minimum. C'est une mesure sociale inédite, inspirée des idées socialistes, mais qui suscite des débats.
- Le drapeau tricolore est maintenu, mais le peuple parisien impose le port de la cocarde rouge, symbole de la Révolution.
Ces réformes montrent la volonté d'établir une république sociale et démocratique, répondant aux attentes populaires.
Les tensions sociales et politiques de 1848
L'enthousiasme des premiers mois est vite rattrapé par les réalités économiques et les divergences politiques. Les élections législatives d'avril 1848, les premières au suffrage universel, voient une majorité de modérés et de conservateurs élus, notamment issus du monde rural, méfiants envers les idées socialistes parisiennes.
- Fermeture des Ateliers nationaux : Perçus comme un gouffre financier et un foyer d'agitation socialiste par la nouvelle Assemblée conservatrice, les Ateliers nationaux sont fermés le 21 juin 1848. Les ouvriers de 18 à 25 ans sont sommés de s'engager dans l'armée, les autres de retourner dans leur département d'origine.
- Journées de Juin : Cette décision provoque la fureur des ouvriers parisiens. Du 22 au 26 juin 1848, Paris est le théâtre d'une insurrection populaire massive. Les barricades fleurissent dans les quartiers populaires. Le gouvernement, dirigé par le général Cavaignac, réprime l'insurrection dans le sang.
- Répression : Les combats sont d'une rare violence. On dénombre plusieurs milliers de morts (environ 4 000 insurgés et 1 600 soldats), et des milliers d'arrestations et de déportations. Les Journées de Juin marquent une rupture profonde entre le monde ouvrier et la République, qui est désormais perçue par beaucoup comme une république bourgeoise et répressive.
- Montée des conservatismes : Après la peur sociale des Journées de Juin, le pays se tourne vers l'ordre. Les idées conservatrices gagnent du terrain, favorisant des figures rassurantes et protectrices. La République, jugée trop instable et dangereuse, commence à perdre de son crédit auprès d'une partie de la population.
L'élection de Louis-Napoléon Bonaparte et la fin de la République
Dans ce climat d'incertitude et de recherche d'ordre, la figure de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, émerge.
- Candidature de Louis-Napoléon : Il se présente à l'élection présidentielle de décembre 1848, la première au suffrage universel masculin. Il capitalise sur le mythe napoléonien, promettant gloire, ordre et prospérité. Son programme est flou, mais il rassure les conservateurs et les catholiques par son discours sur l'ordre.
- Vote paysan : Contre toute attente, Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République avec une victoire écrasante (environ 75% des voix) face à des candidats républicains divisés (Cavaignac, Ledru-Rollin). Son succès est en grande partie dû au vote massif des paysans, qui voient en lui le garant de l'ordre, le défenseur de la propriété et le symbole d'une France forte, loin des agitations parisiennes.
- Loi Falloux : Une fois élu, Louis-Napoléon s'appuie sur le "Parti de l'Ordre". En 1850, la Loi Falloux est votée, renforçant considérablement le rôle de l'Église catholique dans l'enseignement public et privé. Cette loi est une victoire pour les conservateurs et les catholiques, mais elle réduit l'influence des républicains et des laïcs.
- Coup d'État du 2 décembre 1851 : La Constitution de la Deuxième République interdisait au président de se représenter. Face au refus de l'Assemblée de réviser la Constitution pour lui permettre un second mandat, Louis-Napoléon Bonaparte organise un coup d'État le 2 décembre 1851 (date anniversaire du sacre de Napoléon Ier et de la bataille d'Austerlitz). Il dissout l'Assemblée nationale, rétablit le suffrage universel (restreint en 1850 par l'Assemblée elle-même) et fait arrêter ses opposants. Malgré quelques résistances (Victor Hugo en est un farouche opposant), le coup d'État est majoritairement accepté par la population, fatiguée de l'instabilité politique. Un plébiscite (vote populaire) en ratifie la décision. C'est la fin de la Deuxième République.


